S’aimer virtuellement

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S’aimer virtuellement

Par Katia Curadeau

6 Novembre 2017

Pour moi l’amour, ça ne se trouve pas en plein milieu d’une rue. On ne tombe pas amoureux d’un inconnu qu’on croise en allant faire son épicerie. Si oui, tu fais partie d’une classe à part, une classe chanceuse. Tu peux raconter au monde entier comment c’était beau la première fois que vous vous êtes rentrés dedans dans l’allée des produits bios.

Aujourd’hui, les histoires sont pas mal moins dignes de films romantiques.

Ça commence sur un clavier, à la forte luminosité, entre ses doigts et son cœur qui cogne fort.

Voir son nom sur l’écran ça peut embellir une journée. Les conversations s’enfilent sans pause et les sujets aussi. Ça passe de « qu’est-ce que tu fais à souper ? » à « crois-tu en Dieu ? ». Les nuits s’écourtent et le sommeil ne vient plus. On veut se parler le plus longtemps possible en faisant exprès d’arrêter de répondre juste à l’heure qu’il faut. En faisant semblant de s’être endormie pour que la conversation ne se termine jamais. Comme ça, le lendemain matin, on reprend là où on l’avait volontairement laissée.

Aujourd’hui, on étire le temps avant de se voir, comme si on ne voulait pas briser la bulle secrète qu’on s’est créée. On ne veut surtout pas être déçu par l’autre. Les mots réfléchis et révisés des paragraphes que l’on s’envoie sont plus beaux que les phrases maladroites qu’on crache avec nos voix. Se voir en vrai de vrai ça fait peur. En tellement vrai que tu ne peux plus t’en sortir en supprimant simplement la conversation.

Les histoires d’amour numérique on les garde pour soi, parce qu’on pense que les gens de l’extérieur vont nous trouver fous de nous émoustiller le cœur pour des textos irréels. J’aime croire que ces messages que l’on s’écrit ressemblent à des lettres d’amour désespérées des temps d’avant.

Aujourd’hui, on se dévoile à coup de messages instantanés. On s’apprivoise doucement avec des mots bien choisis et des photos impertinentes de son chat ou de repas douteux qu’on immortalise pour l’autre, comme pour l’intégrer à sa vraie vie. Il y a toute cette excitation d’aller tranquillement dans un monde qui va super vite. Ces échanges peuvent durer des mois sans jamais nécessairement aboutir à quelque chose. C’est correct aussi, parce que l’on sait que ça a existé le temps de quelques mois.

Quelques mois durant lesquels on était le centre de l’univers de l’autre, sans vraiment en faire partie. Des mois forts en émotions et en manque de sommeil. Des pincements de cœur et des sourires béats derrière un simple cellulaire. Des bouquets de fleurs troqués pour des émoticônes qui rendent heureux quand même et de l’irréel dans le vrai.

Les correspondances d’aujourd’hui, quand ça se termine, on les supprime comme pour effacer l’autre un peu. On reprend le cours de nos vies en sachant qu’on a vécu quelque chose de fort, même s’il n’en reste que des bribes de correspondances.

Peut-être qu’on aurait aimé tomber en amour autour d’un café, sur un sofa miteux à se détailler nos vies durant toute une nuit.

Sauf qu’aujourd’hui, on préfère s’aimer de loin, sans s’aimer moins pour autant.

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